Un texte de Jean-Marc Piotte
Comme vieux citoyens, nous avons l’avantage, sur les jeunes, d’avoir bien connu trois types d’État : l’État duplessiste (jusqu’en 1959); l’État social ou providence (de 1960 à 1982); l’État néo-libéral (1982-?). L’État du Québec était la chose de Duplessis et de l’Union nationale. Il fallait être bleu pour y avoir un emploi, comme il fallait être rouge quand le Parti libéral était au pouvoir. Duplessis révérait le marché. L’État ne devait pas y intervenir, sauf en encourageant, pas des mesures fiscales, les investissements des entreprises privées. Les syndicats étaient combattus, étant une entrave à la liberté du marché. Les biens sociaux, dont l’école et les services de santé, relevaient en grande partie de l’initiative individuelle, de la charité et des communautés religieuses. Le système scolaire était divisé en deux : l’école publique, pour le peuple, conduisant au marché du travail; les collèges classiques, pour les élites et ceux qui avaient la vocation, menant à l’Université ou au Grand Séminaire. Pour les femmes, dont la mission était d’être épouses, mères et ménagères, on privilégiait l’éducation au service de cette mission. La santé était un privilège des riches ou de ceux qui jouissaient d’une bonne police d’assurance. Tous les autres étaient condamnés à se rendre chez le médecin qu’en dernier recours ou à demander la charité auprès des communautés religieuses qui ouvraient leurs hôpitaux aux miséreux de bonne conduite. Le travail d’enseignant et d’infirmière était une vocation, ce qui justifiait les bas salaires. Du baptême à l’extrême onction, l’Église, grâce au sacrement de pénitence, veillait sur notre pensée, limitait notre liberté d’expression, déterminait nos lectures et contrôlait notre vie, de l’espace public à nos chambres à coucher.
La Révolution tranquille balaie ce régime pourri d’un Québec qui, malgré des institutions démocratiques, ressemble davantage aux régimes de Salazar et de Franco qu’à ceux de France, des États-Unis ou de l’Ontario. Elle donne un nouveau souffle et une nouvelle vie au Québec. La fonction publique est rendue indépendante du parti au pouvoir. Ainsi, les fonctionnaires, choisis en fonction de leurs diplômes et sur concours, obtiennent une sécurité d’emploi, après une certaine période de probation. Les travailleurs des secteurs publics, para-public et péri-public acquièrent, sauf exceptions, le droit de négociation et de grève : leurs salaires et leurs conditions de travail s’améliorent considérablement. Suite au rapport Parent, le système scolaire est transformé et réunifié, du primaire à l’universitaire, ouvrant largement ses portes aux filles comme aux garçons, aux ruraux comme aux urbains, aux enfants de l’Est comme à ceux de l’Ouest. Reconnaissant le droit de chacun à la santé, quel que soit le revenu familial, l’assurance-santé et l’assurance-hospitalisation sont instaurées. L’État intervient directement dans le marché, en se dotant d’un certain nombre d’instruments économiques, dont la Caisse de dépôt et de placement et l’Hydro-Québec. Ces instruments sont créés malgré l’opposition nette et déclarée des dirigeants, surtout anglophones, de l’économie. Cette intervention de l’État dans le marché favorise le développement d’une élite économique francophone, jusque-là pratiquement inexistante. La loi 101 permet d’orienter vers l’école francophone les enfants d’immigrants, contrant ainsi partiellement la chute de natalité. L’Église perd sa mainmise sur nos consciences : la chanson, la littérature, le théâtre, le cinéma et l’ensemble des arts s’épanouissent. Le système électoral est rendu indépendant du parti au pouvoir et les partis politiques sont soustraits, du moins en partie, au contrôle des bailleurs de fonds. Il faut sans doute avoir vécu cette période de notre histoire pour comprendre l’ampleur des bouleversements qui ont profondément changé le Québec.
En 1982, le gouvernement péquiste décrète l’ensemble des conventions collectives des travailleurs de l’État, impose des baisses considérables de salaires et, gracieuseté de Monsieur Parizeau, supprime l’indexation du régime de retraite du gouvernement, sauf lorsque l’inflation dépasse 3%. C’est le début, au Québec, d’une politique néo-libérale que les deux ordres de gouvernement, indépendamment du parti au pouvoir, imposeront de manière plus ou moins radicale et qui suscitera l’opposition des syndicats, des groupes populaires et communautaires, et de tous ceux imbus de justice et d’équité sociale. Quelle est cette politique néo-libérale et d’où vient-elle?
Dans les décennies 1960 et 1970, les travailleurs ont le gros bout du bâton. Ils obtiennent de bonnes augmentations de salaire et jouissent des mesures sociales progressistes adoptées par l’État, de sorte que leur niveau et leur qualité de vie s’améliorent considérablement. De l’autre côté, les entreprises voient leurs profits, moteur de l’économie, se réduire, tandis que l’État s’endette. Pour répondre à cette crise, des économistes de l’Université de Chicago développent des positions qui seront appliquées par Pinochet au Chili, Thatcher en Grande-Bretagne et Reagan aux États-Unis. Ce dernier pays, contrôlant le tiers de l’économie de la planète, les positions adoptées s’étendront peu à peu à l’ensemble de celle-ci.
La crise de rentabilité des entreprises, disent ces économistes, est causée par les nombreuses et contraignantes réglementations qui limitent leur liberté de manœuvre. Il faut donc les supprimer, même si elles visaient la protection de l’environnement et la satisfaction de besoins sociaux. Il faut, de plus, faire disparaître les barrières tarifaires qui s’opposent à la libre circulation des investissements et des marchandises (l’Aléna, appuyée par le Parti québécois, le Parti libéral du Québec et le Parti conservateur canadien, s’inscrit dans cette perspective). L’ennemi du développement économique est l’inflation, et non le chômage : si on limite celle-là, celui-ci se résorbera, croyait-on, à tort évidemment. Le marché, qui repose sur la concurrence et la compétition, récompense les gagnants et punit les perdants : il représente le Bien. L’État est utile, s’il défend le pays contre des ennemis extérieurs (armée et diplomatie), s’il protège les biens et la vie de ses citoyens ( appareil judiciaire et police) et s’il sert le marché libre. Il devient le Mal, s’il cherche à subordonner celui-ci à des valeurs comme l’égalité et l’équité, s’il veut le contraindre à respecter l’environnement et s’il veut obliger les gagnants à ne pas sacrifier les perdants à l’aune de l’efficacité, de la productivité et du profit.
Cette politique n’est pas uniformément appliquée. Soumise à de vives résistances, elle s’impose en poursuivant parfois des chemins détournés. L’une des mesures les moins visibles est la destruction du principe d’universalité qui régissait les programmes sociaux : tous y contribuaient selon leurs revenus (impôt progressif) et tous y avaient également droit. La progressivité de l’impôt est réduite et les taxes à la consommation, accrues, contredisant ainsi la juste redistribution des revenus en faveur des démunis. De plus, les mesures sociales sont particularisées et ciblées en fonction de segments précis de la population (ainsi, le montant de la pension de vieillesse n’est plus le même pour tous). Ces deux mesures amochent l’esprit de solidarité citoyenne qui amenait la classe moyenne à appuyer les mesures sociales, auxquelles elle avait également accès, même si elle les finançait bien davantage que les citoyens défavorisés par et sur le marché.
On connaît la détérioration du système de santé (virage ambulatoire jetant à la rue les psychiatrisés, liste d’attente pour se faire soigner et urgences débordées) et du système scolaire (croissance du nombre d’étudiants par enseignant, intégration des déficients intellectuels et affectifs dans les classes régulières, intégration à ces classes d’immigrants ne maîtrisant pas la langue et réduction du nombre de spécialistes). On sait aussi que le pouvoir de négociation des travailleurs s’est dégradé : face à des entreprises qui menacent de sous-traiter le travail ou de déménager les emplois ailleurs, les syndicats se soumettent trop souvent aux desiderata des patrons. (Observez la saga de Bombardier qui, sous la menace d’aller ailleurs, a obtenu des concessions très importantes du syndicat et exige de recevoir des gouvernements provincial et fédéral des subventions qui socialiseraient le risque, tout en conservant la privatisation du profit.) Au Québec, comme aux États-Unis, le niveau de vie moyen des familles ne s’est pas amélioré depuis vingt ans, si on tient compte de l’inflation et de la croissance des prélèvements fiscaux. Les plus affectés sont les travailleurs atypiques (temporaire, à temps partiel,…) qui constituent maintenant plus d’un tiers de la main-d’œuvre. Les jeunes y sont souvent cantonnés : comment penser fonder une famille, si on ignore ce que seront ses revenus? Durant la même période, les revenus des dirigeants d’entreprises ont été plus que quintuplés.
Cette situation décourageante deviendrait déprimante, si on ne devait se reposer que sur les mouvements de résistance menés par les syndicats et des groupes communautaires. Heureusement, des jeunes se sont mobilisés pour la justice sociale et le respect de l’environnement, et contre la mondialisation néo-libérale lors du Sommet de Québec. Ils ont participé massivement aux manifestations grandioses pour la paix et contre la guerre en Irak conduite par des États-Unis agressifs et impérialistes. Ce sont ces mêmes jeunes qui, étudiants et la plupart travailleurs précaires, ont mené la grève étudiante la plus étendue de l’histoire du Québec, afin de défendre les plus démunis qui avaient vu leurs bourses transformées en prêts par le gouvernement en place.
Cette mobilisation des jeunes et des moins jeunes ne se vit pas seulement au Québec : elle traverse l’ensemble des sociétés soumises à des politiques guerrières et antisociales. Ces jeunes renouent avec les valeurs de liberté, de justice sociale et de solidarité qui avaient animé les mouvements de jeunes des années 1960 et 1970.
Paru dans Quoi de neuf?, revue de l’AREQ, vol. 27, no 5, juillet-août 2005.
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